Le marché pharmaceutique échappe fondamentalement aux lois classiques de l’offre et de la demande, en raison de l’accumulation simultanée de plusieurs défaillances de marché.

L’échec des postulats classiques

Le modèle économique classique repose sur un consommateur souverain, rationnel et informé, capable d’arbitrer librement entre les prix. Or, ce postulat ne se vérifie pas en santé, ce qui invalide d’emblée le mécanisme autorégulateur habituel du marché.

L’asymétrie d’information et le problème du mandataire

Contrairement à un marché ordinaire, trois acteurs distincts interviennent dans la décision : le patient (qui consomme, mais ne peut juger de ses besoins), le médecin (qui prescrit mais ne paie pas) et l’assureur ou l’État (qui paie mais ne décide pas). Cette dissociation crée le « problème du mandataire », où les incitations du prescripteur ne sont pas nécessairement alignées sur celles du patient ou du payeur.

L’inélasticité de la demande

La demande de soins demeure largement insensible aux variations de prix, puisqu’il s’agit d’un besoin vital : renoncer à un traitement peut entraîner la détérioration de l’état de santé, voire la mort. Ce phénomène est renforcé par l’aléa moral lié à l’assurance, qui réduit davantage la sensibilité du patient au prix. Il en résulte un pouvoir de fixation des prix exceptionnel pour les fabricants, notamment pour les traitements sans substitut.

Le monopole temporaire des brevets

Le système de brevets suspend délibérément la concurrence pendant environ vingt ans, conférant au fabricant un monopole légal. Ce mécanisme, justifié par le besoin de rentabiliser la recherche et développement, engendre néanmoins une structure de marché radicalement différente de celle des biens de consommation courants — illustrée par le phénomène de la « falaise du brevet » à l’expiration du brevet.

Les médicaments comme biens de confiance

Les médicaments appartiennent à la catégorie des biens de confiance, dont la qualité ne peut être évaluée ni avant ni après l’achat par le consommateur, contrairement aux biens de recherche ou d’expérience. Cela justifie l’existence d’un appareil réglementaire élaboré (essais cliniques, comités d’experts).

Les externalités positives

La santé génère des bénéfices collectifs (par exemple, la vaccination ou le traitement des maladies infectieuses) qui dépassent la seule relation entre le patient et le soignant, justifiant ainsi une intervention publique que l’on ne retrouve pas dans les marchés de biens privés ordinaires.

Le renversement du pouvoir de négociation

Alors qu’un assureur dispose normalement d’un pouvoir de monopsone lui permettant de négocier les prix à la baisse, cette dynamique s’inverse en présence d’un fournisseur unique détenant un traitement essentiel : l’assureur devient alors un « preneur de prix » contraint, faute d’alternative thérapeutique et sous la pression du patient.

Conclusion: la convergence de dysfonctionnements

L’ensemble de ces défaillances — asymétrie d’information, inélasticité de la demande, monopole temporaire, incertitude qualitative et externalités positives — s’accumulent simultanément dans le marché pharmaceutique. C’est cette convergence de dysfonctionnements qui justifie que la santé soit traitée comme un bien quasi collectif, nécessitant une régulation publique intensive, des systèmes de remboursement socialisés et des mécanismes de contrôle des prix.

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Source:  Assurance médicaments – l’offre et la demande par Denis Gobeille, M.Sc. Relations industrielles, CRHA, Conseiller en régime d’assurance collective.